Pourquoi la croissance crée de la complexité organisationnelle

Pourquoi la croissance crée de la complexité organisationnelle

La complexité n'est pas le problème, mais le décalage entre elle et votre organisation, si.

Publié par Jean de Serendly
 -   - Updated    -  8 minutes

La croissance ne dégrade pas une entreprise par sa taille. Elle la dégrade parce qu’elle ajoute de la complexité plus vite que l’organisation n’apprend à l’absorber. C’est ce décalage, et non la complexité elle-même, qui produit les retards, les malentendus et la fatigue qu’on observe à mesure qu’une équipe grandit.

Ce mécanisme mérite d’être compris pour lui-même, car il explique beaucoup de difficultés qu’on attribue à tort à un manque de rigueur ou de bonne volonté. Le panorama d’ensemble est posé dans Se structurer pour rester agile ; cette page s’attarde sur une question plus précise : pourquoi grandir produit, presque mécaniquement, de la complexité.

De la proximité à la distance

Tant qu’une entreprise est petite, l’essentiel tient par la proximité. Les gens se voient, se parlent, ajustent en continu. Une priorité se comprend sans avoir à être formulée, une décision se prend en se tournant vers la bonne personne, un problème se règle avant même d’être documenté. Cette coordination implicite est rapide et peu coûteuse, et elle donne le sentiment trompeur que l’organisation n’a besoin d’aucune structure pour fonctionner.

Or cette fluidité repose sur une condition rarement nommée : tout le monde voit à peu près la même chose en même temps. Dès que l’effectif augmente, cette condition cesse d’être vraie. La distance, au sens organisationnel, s’installe. Ce n’est pas une question d’éloignement géographique, mais de champ de vision : personne ne voit plus l’ensemble du travail, et la coordination qui se faisait par simple présence doit désormais s’organiser.

D’où vient réellement la complexité

La complexité ne vient pas d’abord du nombre de personnes, mais du nombre de relations entre elles. En ajoutant des collaborateurs, on ajoute surtout des interfaces : des points où le travail de l’un dépend du travail de l’autre, où une information doit passer, où une décision doit être coordonnée. Ces interfaces croissent beaucoup plus vite que les effectifs, et ce sont elles qui portent le coût réel de la coordination. L’informaticien Frederick Brooks l’a formalisé dès 1975 dans The Mythical Man-Month : le nombre de liens possibles au sein d’un groupe suit la formule n(n-1)/2. Une équipe de 10 personnes compte ainsi 45 liens potentiels, contre 435 à 30 personnes et 1 225 à 50. Entre 10 et 50, l’effectif est multiplié par cinq, mais le nombre de liens par plus de vingt-cinq.

À cela s’ajoute la spécialisation. À mesure que l’entreprise grandit, les rôles se resserrent, les expertises se distinguent, les fonctions se séparent. Cette spécialisation est saine, car elle rend chacun plus compétent dans son domaine. Mais elle multiplie les dépendances : ce qu’une personne faisait seule devient une chaîne de contributions qui doivent s’emboîter. Plus la chaîne est longue, plus chaque maillon doit être explicite pour que l’ensemble tienne.

Le coût caché : coordination, information, décision

La complexité organisationnelle se paie d’abord en coordination. Ce qui se réglait d’un mot demande maintenant un point, un alignement, parfois une réunion. Le travail réel ne change pas tant que cela ; c’est le travail d’articulation autour du travail qui enfle.

Elle se paie aussi en circulation de l’information. Dans une petite équipe, l’information se diffuse d’elle-même, par contact. Dans une organisation plus grande, elle doit être relayée, et chaque relais est une occasion de perte, de déformation ou de retard. Une décision prise au sommet n’atteint plus spontanément le terrain, et un signal venu du terrain ne remonte plus de lui-même.

Elle se paie enfin en décision. Quand les responsabilités ne suivent pas la complexité, les arbitrages remontent vers un petit nombre de personnes, souvent le dirigeant. Ce point de passage unique donne une impression de maîtrise, mais il ralentit l’ensemble et concentre la fragilité au mauvais endroit.

Pourquoi l’informel ne tient pas à l’échelle

L’erreur fréquente consiste à croire que ce qui a fait le succès des débuts, la réactivité, la polyvalence, l’absence de procédure, doit être préservé tel quel le plus longtemps possible. C’est compréhensible, car ces qualités ont une vraie valeur. Mais l’informel n’est pas une propriété stable de l’entreprise. C’est un mode de coordination qui fonctionne dans une certaine plage de taille et cesse de fonctionner au-delà. L’anthropologue Robin Dunbar a popularisé l’idée d’un plafond cognitif au nombre de relations stables qu’un individu peut entretenir, souvent estimé autour de 150. Bien avant d’approcher un tel seuil, la coordination de vive voix montre ses limites, et l’organisation doit compenser ce que la mémoire et l’attention de chacun ne suffisent plus à tenir.

Le flou, qui était négligeable quand chacun voyait le travail des autres, devient coûteux dès que cette visibilité disparaît. La même absence de règle qui rendait l’équipe agile à dix personnes produit, à quarante, des doublons, des oublis et des tensions. Ce n’est pas l’informel qui a mal tourné ; c’est le contexte qui a changé et qui ne le supporte plus.

Les barrières de croissance

Verne Harnish décrit trois barrières classiques que rencontrent les entreprises qui montent en charge : le leadership, les systèmes et les dynamiques de marché. Le leadership, parce que les dirigeants doivent apprendre à déléguer et à faire grandir d’autres décideurs plutôt qu’à tout absorber. Les systèmes, parce que les processus et les outils conçus pour une petite structure ne tiennent plus quand le volume augmente. Le marché, parce que la complexité externe, clients, concurrence, exigences, s’ajoute à la complexité interne.

Ces trois barrières ont un point commun : elles ne se franchissent pas par un surcroît d’effort, mais par un changement de mode de fonctionnement. Travailler plus dur dans un système devenu trop implicite ne fait que repousser le moment où il cède. C’est la nature même de la coordination qui doit évoluer.

L’implication : rendre explicite ce qui était implicite

Comprendre l’origine de la complexité change la manière d’y répondre. Le but n’est pas de la supprimer, ce qui est impossible, ni de la subir, ce qui est coûteux, mais de la rendre absorbable. Cela passe par un travail simple à énoncer et exigeant à mener : expliciter progressivement ce qui tenait jusque-là par la proximité. Les responsabilités, les priorités, les décisions et les rythmes qui se comprenaient sans être dits doivent désormais être posés clairement.

Ce passage de l’implicite à l’explicite n’a rien de bureaucratique au mauvais sens du terme. Il ne s’agit pas d’alourdir, mais de redonner à l’organisation la lisibilité que la proximité lui offrait gratuitement et qu’elle ne lui offre plus. C’est exactement à cet endroit que la complexité cesse d’être une menace pour devenir une étape gérable.

La complexité ne se voit pas directement ; elle se manifeste par des signaux qu’il faut apprendre à lire avant qu’ils ne se transforment en blocages.

Et le premier levier pour absorber cette complexité reste presque toujours le même : remettre de la clarté là où le flou s’est installé, en commençant par les responsabilités.

Share this article

Go further:
Se structurer pour rester agile
Clarifier les responsabilités dans une PME en croissance
Les symptômes d'une organisation qui grandit plus vite que sa structure

Améliorer la collaboration et l'efficacité de votre équipe dès maintenant !

Demander une démo